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François Jullien, philosophe helléniste et sinologue, nous a fait l’honneur de nous accorder un long entretien mêlant psychanalyse et philosophie. Comme discutants, il y avait Marc Strauss et moi-même, Karim Barkati, psychanalystes à Paris, membres de l’EPFCL.

Cet entretien a eu lieu dans le cadre de la préparation des Journées nationales de l’EPFCL, les 26 et 27 novembre 2022 à Paris, à la Maison de la Chimie. Le thème de ces Journées a pour point de départ la question « Qu’est-ce qu’on paye en psychanalyse ? »

Psychanalyse et philosophie

La psychanalyse et la philosophie ont ceci de commun qu’elles traitent toutes les deux de questions proprement humaines. Bien sûr, elles traitent ces questions de façon différente. En particulier, la psychanalyse part du concept spécifique de l’inconscient, tel qu’il a été introduit dans l’histoire de la pensée par Freud.

Ceci dit, François Jullien montre que les recommandations de Freud aux psychanalystes dans leur pratique partagent des principes qui se rapprochent de concepts importants de la philosophie chinoise, de concepts chinois aussi centraux que la disponibilité, l’allusif, ou encore la fadeur (cf. Cinq concepts proposés à la psychanalyse, 2012). Il fait remarquer que Freud, dans son geste pratique, sort ainsi du lit de la pensée européenne. Il y aurait alors une sorte d’accointance entre la cure analytique et les configurations philosophiques chinoises.

Il poursuit en proposant que la psychanalyse relève d’une « mise en route d’une transformation silencieuse ». Au-delà de la séduction de l’oxymore qui consiste à qualifier de silencieuse une pratique de parole, la formule de transformation silencieuse souligne ici l’aspect processuel de la cure, c’est-à-dire l’absence d’événement, d’événement au sens de la philosophie européenne, l’absence de rupture brutale, instantanée, ou dramatique. Il s’agit plutôt d’un processus global et continu.

Psychanalyse et décoïncidence

Finalement, avec son outillage conceptuel, François Jullien reformule ce que serait l’essence d’une cure psychanalytique : précisément une incitation à la décoïncidence. Je le cite :

« Il me semble qu’une cure dans le fond c’est une incitation — incitation enfin de biais bien sûr — d’inciter le patient, l’analysant, on l’appelle comme on veut, à décoïncider de cette coïncidence psychique qui d’une part le satisfait, parce qu’il est en adéquation avec elle, et en même temps qui le fait souffrir. »

Et en effet, je crois que l’on peut dire d’une part que le but d’une psychanalyse c’est de rouvrir des possibles (cf. Politique de la décoïncidence, 2020), et d’autre part que ses moyens sont la remise au travail d’adéquations psychiques qui étaient pourtant fixées.

Par ailleurs, il ressort de l’entretien que la psychanalyse partagerait un autre point commun avec la philosophie de la décoïncidence. Il s’agit de l’éthique de la singularité et d’une politique du « un par un ». De fait, la psychanalyse comme la décoïncidence ne peuvent être que l’affaire du un par un. Et la décoïncidence reste, en regard d’une échelle globale, une initiative singulière et de terrain, dans l’écart qui met en tension.

Décoïncidence et paiement

Dans cet entretien, l’articulation de la question du paiement et de la notion de décoïncidence apparaît à deux niveaux différents.

  1. Au niveau des représentations, François Jullien explique l’existence d’un aspect culturel de la difficulté du paiement pour une pratique comme la psychanalyse. De fait, dans la culture européenne, le paiement est associé soit à une notion d’acte, soit à une notion de durée, c’est-à-dire à des choses qui ont un début et une fin, et qu’on puisse donc mesurer. Or, on a vu que la psychanalyse se présente comme du processuel, comme une transformation silencieuse, donc par nature difficile à mesurer…
  2. Au niveau logique, il se trouve qu’en général la décoïncidence, on ne la paye pas. Plutôt, ça se paye, c’est-à-dire que les « décoïncidents », si on peut les appeler comme ça, comme Galilée, les gens qui bousculent les consensus de leur époque (la physique aristotélicienne dans le cas de Galilée), la société les rejette d’abord, plus ou moins fortement (cf. Dé-coïncidence : d’où viennent l’art et l’existence ?, 2017). Le rapport d’opposition à des adéquations place la décoïncidence, comme la psychanalyse, dans une position à rebrousse-poil, difficile à vendre donc, de structure.

Ces deux niveaux de conflictualité entre la décoïncidence et le paiement — le niveau culturel et le niveau structurel — contribuent sans doute à éclairer la pertinence de la question « Qu’est-ce qu’on paye en psychanalyse ? » que l’EPFCL a choisi d’affronter pour ses Journées nationales 2022.


La vidéo de l’entretien avec François Jullien est accessible sur YouTube. Deux conseils pratiques :

  • la qualité du son n’étant pas toujours suffisante, nous vous recommandons d’activer l’affichage des sous-titres de la vidéo;
  • vous pouvez aussi naviguer dans les chapitres, dont la liste est consultable dans la description de la vidéo.

En vous souhaitant un bon visionnage.

  • 00:00:00 Présentation
  • 00:03:47 Un point d’écart pour réfléchir d’un dehors
  • 00:12:00 Freud — modes d’interrogation, disponibilité, écoute, fadeur
  • 00:16:02 Lacan — vide taoïste, éthique et politique, être ou vivre
  • 00:22:21 Dé-coïncidences — sophia et épistémé, cure et dé-coïncidence
  • 00:25:32 Est-il possible d’auto-dé-coïncider ?
  • 00:29:32 L’écart n’est pas la différence — l’écart fait apparaître de l’entre, en tension
  • 00:33:22 L’enjeu politique de l’écart
  • 00:37:14 Fellure, fissure, hiatus, béance, inouï, infini du dedans – dé-commensurabiliser
  • 00:44:49 Gender-studies, « co-construction », « résilience » — idéologies, pseudo-décoïncidence, écart, et philosophie
  • 00:50:02 Le paiement et le coïncident — une cure, c’est une transformation silencieuse
  • 00:59:09 Le commun processuel entre la psychanalyse et la pensée chinoise ? — la parole et l’allusif, le « parler à peine » et l’immanence
  • 01:02:09 Le mal, ce n’est pas un autre principe dans la pensée chinoise, c’est l’obstruction — harmonie, désir, et statut de la question
  • 01:06:07 Qu’est-ce que les Chinois entendent de la psychanalyse ? — langue, quiproquo, traduction
  • 01:11:28 L’association Dé-coïncidences — la singularité, à rebrousse-poil de la régulation contemporaine ?
  • 01:20:23 La dé-coïncidence ne peut être que l’affaire du un par un — le singulier de l’initiative irréductible
  • 01:25:04 Réflexion et action — du prolongement du philosophique dans un champ politique
  • 01:29:27 Le prix de la dé-coïncidence — on ne la paye pas, mais ça se paye
  • 01:33:38 Dé-coïncidence, dissidence, déconstruction, différance — Enjeux éthiques et politiques de la philosophie
  • 01:44:39 Survie de la psychanalyse et survie de la philosophie — idéalité, développement personnel et élaboration
  • 01:52:17 Qu’est-ce qui tracassait tant les philosophes ? — Régulation et désir

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Karim Barkati
Psychanalyste à Paris et en ligne ; éditeur d'ouvrages de psychanalyse.